Témoignages de M. Garcin.

Remontons le temps, nous sommes en 1943 et rencontrons l'opérateur radio-gonio de l'époque et laissons le parler, nous raconter avec une certaine nostalgie son séjour à Flatters:  

... Mon poste radio-gonio était situé près de la petite palmeraie, face plein nord.  J'étais seul au poste et je ne voyais que rarement les copains du bordj, situé plus loin sur une hauteur dans les sables.

On utilisait à l'époque des récepteurs et des émetteurs d'avion,  des Saram.  On travaillait en phonie et en graphie OC et GO 46 mètres et 900 mètres.  Le gonio était à cadre et fonctionnait le jour seulement.  La phonie ayant une portée trop faible, elle était peu employée.  L'indicatif radio du poste était Flatters FXF.

J'assurais moi-même les dépannages courants, émetteurs, récepteurs, groupe de charge, moteur Bernard et batteries.  Près du poste il y avait une soute à huile et deux pompes à essence.  Un peu plus loin,  les débris d'un appareil qui avait capoté à l'atterrissage, les roues bloquées dans le sable.  Il n'y avait pas de piste d'atterrissage, c'est l'oued desséché qui servait de piste, juste devant mon local, dans un axe est-ouest.  Ce terrain plat très large fait de fech fech rouge était bordé au nord par une haute falaise qui marquait la fin du Gassi Touil.

Le seul moyen de transport disponible sur place à l'époque était le chameau.  Le chef de l'annexe avait les méharis au repos, ceux que les Compagnies Sahariennes laissaient se reposer après les longues randonnées dans le désert.

En cas de besoin, c'est l'adjudant qui faisait fonction de médecin infirmier, pour les piqûres anti-scorpion par exemple.  Je l'ai assisté à plusieurs reprises, j'ai fait l'accoucheur et une autre fois, nous avons essayé de sauver un jeune indigène qui avait fait exploser une grenade offensive dans sa main.  En cas d'urgence, Ouargla nous envoyait une voiture Renault spéciale qui mettait sept heures pour faire le trajet ou alors Alger nous envoyait un avion sanitaire.

Le village voisin se composait tout au plus d'une dizaine d'habitations locales, construites en tine, une sorte de boue argileuse brune, dispersées dans les sables.  Les autres bâtiments étaient construits en timchen, un genre de plâtre grossier mélangé au charbon que les indigènes fabriquaient sur place dans un four, avec du gypse que l'on trouvait dans la région.

Le bordj était situé sur une petite hauteur dans les dunes.  Il était relié à l'annexe par une ligne téléphonique simple à un fil et à la cabine située au sommet de la falaise près de l'Akba el Kreb, la descente de la falaise, car la piste était à voie unique et tout chauffeur qui empruntait la descente devait obligatoirement le signaler.

Il y avait la maison de l'adjudant, un atelier pour la révision des véhicules, une petite infirmerie très sommaire, le bâtiment des subsistances, et un peu plus loin sur un grand espace vide près de la piste qui montait vers le bordj, une petite construction en timchen servait de bureau de poste.

Plus tard, avec l'accord de l'adjudant, j'avais fait construire autour du bureau de poste un petit mur bas surmonté d'arceaux en terre moulée.

Les camions de la Compagnie DEVICK assuraient le ravitaillement du sud, en vivres et courrier PTT.  Les télégrammes étaient transmis par les opérateurs radio du bordj.  La distribution du courrier était très irrégulière, en général  une fois par mois, souvent moins l'été.

La topographie des lieux, des dunes à perte de vue.  Au nord, cette haute falaise qui allait jusqu'en Tripolitaine.  Entre ces immenses étendues de sable, des sortes de couloirs, parfois très larges, en sol dur où circulent les véhicules automobiles.  A certains endroits, le sol était recouvert d'une quantité de coquillages souvent intacts, turritelles, mysias, fossiles d'oursins et de clovisses.  Des petits monticules contenaient des fossiles de Dossine Mactre et Spisula.  Un jour, ayant fait creuser un puits, sous la couche de sable, la terre glaise verte renfermait une multitude de coquillages de toutes sortes.

La flore était rare, des cabouillas, une sorte de courges blanches très grosses poussaient sous les palmiers,  Quelques légumes, mais les cafards et les sauterelles détruisaient tout.

La faune, quelques maigres poules, j'en avais deux devant l'entrée du poste qui empêchaient les scorpions et les vipères de rentrer à l'intérieur.  Seules les tarentules leur échappaient en grimpant sur les murs.  Des mouches en quantité, surtout au moment de la récolte des dattes.  Des nuages de sauterelles, une ou deux fois par an, recouvrant tout, le sol, les habitations, les palmiers.  Elles servaient de nourriture aux indigènes qui en faisaient des galettes cuites ou les dégustaient cuites dans la cendre.  Il y avait aussi des fennecs et des gazelles plus loin dans les dunes.

La vie était assez monotone....De temps en temps j'allais voir les copains.  Souvent l'adjudant m'invitait à venir boire du lait de chamelle et manger des dattes.  J'allais aussi boire le thé le soir au bled, assis sur le sable, à la lueur d'un quinquet de fabrication locale, un morceau de chiffon serré et roulé en guise de mèche et trempé dans une boîte de conserve remplie d'huile.  Il fallait surtout ne pas se trouver dans la direction de la fumée.

Il y avait aussi les jours tant attendus de l'arrivée du courrier ou alors l'arrivée d'une compagnie méhariste au bordj.

La nourriture était bien ordinaire, on touchait le kanoun, ration réglementaire de l'armée, tous les mois.  Des conserves, du bœuf, des sardines à l'huile, différents légumes secs, petits pois, lentilles, tomates, des nouilles, de la farine, de l'huile.  On recevait parfois du blé dur que les femmes indigènes nous écrasaient avec leurs meules de pierre.  On faisait alors du couscous.  Il y avait aussi du sel en barre provenant de la carrière de sel de l'Amadror, des cigarettes et des paquets de tabac.  Jamais de légumes frais ou de viande fraîche puisque nous n'avions rien pour les conserver.  On avait droit au vin, mais quand un tonneau faisait le voyage en plein soleil, ce n'était plus du vin mais du vinaigre, piquant, imbuvable.  En définitive, le menu était presque toujours le même, des sardines à l'huile comme entrée, et les mêmes sardines mais frites pour terminer.  Quand il y avait de la courge, on mangeait de la courge bouillie avec du sel comme entrée, puis de la courge frite et pour terminer de la courge bouillie avec du sucre comme dessert...

 

Témoignage du Sergent Rosa

Le sergent Rosa de l'armée de l'air se souvient: 

... Après ma formation à Rochefort, Nîmes et Auxerre, j'ai été affecté à la CTA 805 de Blida qui m'a propulsé à Fort-Flatters le 25 février 1952. J'avais 19 ans et demi, j'étais sergent et devais assurer le bon fonctionnement de la station radio-gonio avec deux opérateurs radio et deux opérateurs gonio.  Je relevais le sergent Perrote et mon travail comprenait la maintenance de l'émetteur HF et des récepteurs, de la goniométrie, du groupe électrogène, des batteries et de l'éolienne qui a rendue l'âme en cours d'année et un tas d'autres choses comme la gestion de la nourriture, l'eau plus ou moins potable que l'on devait aller chercher au bled, les informations sur la météo, etc...  Je n'ai jamais regretté mon séjour de 14 mois à Fort-Flatters et j'y suis retourné en 1954 et 1957 pour y installer des émetteurs plus puissants.